Vos contributions

Cher Luc Ferry,
Engagé à gauche depuis toujours,
je ne me suis pas manifesté auprès de toi depuis ton arrivée Rue de Grenelle.
J'ai rompu le silence, il y a quelques jours, en te faisant part de mes inquiétudes
sur l'avenir de la formation des enseignants.
Je l'ai
fait d'autant plus librement que nous nous sommes côtoyés, depuis quelques
années, dans les couloirs du ministère de l'éducation nationale.
Tu avais été nommé par
François Bayrou à la tête du Conseil national des programmes et tu as traversé,
à ce poste, les cinq années de la cohabitation. Tu as participé, pendant tout
ce temps, aux évolutions du système éducatif et, quand Claude Allègre t'a
demandé de rencontrer, avec Georges Charpak et moi-même, les organisations
syndicales enseignantes, pour leur faire entendre le bien-fondé de la réforme
des lycées que j'avais préparée, tu as répondu présent. Nous avons, ensemble,
défendu les "travaux personnels encadrés" et tenté de faire accepter
une redéfinition du service enseignant intégrant de nouvelles missions de suivi
des élèves.
A la sortie de mon
ouvrage L'Ecole ou la guerre civile, et avant que les intellectuels
auxquels tu te réfères aujourd'hui ne me traînent dans la boue, tu m'avais
écrit : "Nous sommes si souvent sur la même longueur d'onde que
j'ai été réellement heureux de voir formulées et argumentées par un autre,
mieux que je ne saurais le faire, des idées qui me sont chères."
Aussi, tu comprendras que
j'aie à cœur d'engager aujourd'hui le dialogue en tentant de lever quelques
malentendus et de faire avancer quelques chantiers.
Les malentendus
d'abord : selon beaucoup de tes amis, je ferais partie de ces pédagogues
qui ont sapé l'autorité de l'école, destitué le maître et laissé s'installer le
laxisme qui sévit aujourd'hui. Une sorte de soixante-huitard, forcément
attardé. Certes, j'ai vécu intensément cette période.
J'étais en classe
préparatoire au lycée Henri-IV. A mi-chemin entre l'Odéon et l'Ecole normale
supérieure de la rue d'Ulm, entre le "Jouissez sans entraves"
et "l'anti-humanisme althussérien". J'ai bataillé alors aussi
bien contre les maoïstes qui proclamaient "la mort de l'homme"
et l'avènement de "la conscience prolétarienne" que contre les
libertaires qui exaltaient la jouissance individuelle, instrumentalisaient les
corps et soumettaient les sujets à la dictature du plaisir...
Autant dire, cher Luc,
que je ne me suis guère reconnu dans ton livre sur La Pensée 68. "Le
consensus obtenu par la discussion démocratique" que tu y appelles de
tes vœux était précisément ce pour quoi j'avais milité. L'individualisme que tu
stigmatises était ce contre quoi je combattais.
En fait, je venais d'une
planète qu'on nommait "l'éducation populaire". Ses dirigeants
se nommaient Hubert Beuve-Méry, Jean Vilar, Fernand Deligny ou Joffre
Dumazedier. Son mot d'ordre : réunir éducation, culture et solidarité dans
une même démarche. Ses pratiques, la formation à tous les niveaux, par le
théâtre, les ciné-clubs, les centres de vacances, mais aussi par une école plus
démocratique, capable de mobiliser sur les œuvres culturelles les plus ambitieuses
tous les enfants. C'est là que j'ai appris à travailler avec des gamins agités,
à organiser un groupe pour que chacun y trouve sa place, à faire confiance sans
sombrer dans la démagogie, à punir sans humilier. Aux antipodes de la
caricature de mai 1968 qui sert de repoussoir pour balayer cet héritage
dont nous avons, pourtant, plus que jamais besoin.
Je sais, d'ailleurs, que
tu n'es pas complètement étranger à cette tradition : ta campagne pour
l'engagement des jeunes en est le signe...
Serait-ce, alors, le
fameux slogan "l'élève au centre du système" qui nous
sépare ? Cette formule, que tu rejettes, ne date pas de la loi
d'orientation de 1989, mais a été utilisée par Edouard Claparède dès 1905. Ce
dernier, biologiste et philosophe de formation, tenait, plus que tout, à la
mission civilisatrice de l'Ecole, il militait pour qu'on enseigne les Humanités
aux enfants du peuple comme à ceux de la bourgeoisie. Il affirmait simplement
que le maître doit "se soumettre à la nature de l'enfant pour mieux
l'instruire".
Je conteste, pour ma
part, cette affirmation. Je considère, plutôt, qu'à côté de la connaissance
nécessaire des "lois du développement", il existe bien, comme
le pensait Alain, une vertu de l'ignorance psychologique délibérée. Je crois
même que la "psychopédagogie" présente un danger d'enfermement
dans le donné, qu'elle confond la démarche thérapeutique et la démarche
éducative, l'inventaire des symptômes - qu'on recherche toujours dans le
passé - et l'invention des solutions - qui mobilisent l'élève vers un
avenir en l'arrachant à son présent.
"C'est en le
formant à chanter que je saurai s'il est musicien", disait Alain. Et je n'ai rien
dit d'autre, pour ma part, en proposant de "différencier la
pédagogie", de diversifier la palette méthodologique des enseignants,
d'offrir aux élèves concrets le plus grand nombre d'attracteurs, de prises
possibles pour accéder aux mêmes savoirs.
C'est pourquoi, au bout
du compte, je ne renie pas la formule "l'élève au centre du
système". Je pense même que c'est une saine parade contre la tentation
du délire qui menace tout enseignant : s'adresser à des élèves abstraits,
s'enfermer dans la satisfaction de sa propre parole, rejeter la responsabilité
de ses échecs sur la fatalité ou sur un bouc émissaire... D'autant plus que c'est
bien "l'élève" et non pas "l'enfant" qui est
au centre : "l'élève" défini comme "un enfant
confronté aux savoirs par un adulte". L'élève qui est le seul à devoir
et pouvoir apprendre... Même si la responsabilité du maître demeure immense
puisqu'il doit créer obstinément les conditions les plus favorables pour cet
apprentissage.
Et justement, sur cette
question, il me faut lever un dernier malentendu : depuis quelques années,
nous subissons les mêmes attaques éculées des anti-pédagogues : le "ballon"
serait devenu un "référentiel bondissant", l'enseignement de
la littérature aurait été remplacé par le repérage des "connecteurs
sémantiques", etc. Entendons-nous bien : même si tous les didacticiens
sont loin de tomber dans ce travers, il existe effectivement, aujourd'hui, une
didactique scientiste, fondée sur une "mécanique de
l'apprentissage" et qui fait l'impasse sur la question de la culture
comme sur celle du sujet. Il faut évidemment engager avec les tenants de ces
thèses une discussion serrée... Mais sans les confondre avec les
pédagogues !
Car la pédagogie, c'est
autre chose : elle n'évacue pas la question des contenus, mais ne réduit
pas la situation d'enseignement à un simple appareillage. Elle s'efforce de
comprendre ce qui se passe dans une classe, de saisir ce qui se joue entre
l'enseignant et ses élèves dès lors que l'institution scolaire organise, de
manière obligatoire, des espaces et des temps où les individus doivent mettre
en œuvre leur liberté d'apprendre. Paradoxe qui peut tourner à la partie de
bras de fer et créer des situations explosives... ou bien, à l'inverse,
permettre à chacun, par la culture, de relier ce qui lui est le plus intime
avec ce qui est le plus universel. Et cela, de toute évidence, ne se fait pas
par décret. Il y faut, à la fois, de la lucidité, de la détermination et
quelques outils... toutes choses que la pédagogie, j'en suis convaincu, peut
apporter.
Passons maintenant, cher
Luc, aux deux chantiers, parmi bien d'autres, sur lesquels je voudrais attirer
ton attention : le collège et la formation des enseignants.
Décidé par René Haby, le "collège
unique" n'a, tu le sais, jamais été réalisé. Dès le départ, il fut
marqué par une ambiguïté : était-il une "super école
primaire" ou un "petit lycée" ? Le débat n'a pas
été tranché... avec des valses-hésitations d'un ministre à l'autre, et la
juxtaposition aujourd'hui, dans les mêmes établissements, des deux modèles.
Pour moi, c'est
clair : le collège fait partie de la scolarité obligatoire. Contrairement
au lycée et à l'enseignement supérieur, il entretient avec l'Etat un rapport
organique qui engage la responsabilité de ce dernier. Responsabilité dans deux
domaines : apprentissage des "fondamentaux de la citoyenneté"
("Ce qu'il n'est pas permis d'ignorer" disait Octave Gréard en
1898) et apprentissage d'un "vivre ensemble" qui garantit et
actualise les principes fondateurs de la République : "Liberté,
Egalité, Fraternité".
Or j'entends bien
l'objection : ces deux types d'apprentissages ne seraient pas compatibles.
Pour enseigner les mathématiques ou la géographie avec rigueur et efficacité,
il faudrait des groupes homogènes d'élèves motivés. En revanche, pour apprendre
à s'enrichir de ses différences dans le respect de la règle commune, il
faudrait des groupes hétérogènes... que les enseignants ne peuvent gérer.
Ce qui est fatigant,
vois-tu cher Luc, c'est que la solution à ce dilemme existe depuis bien des
années, qu'elle a été expérimentée avec succès... et qu'on continue à faire
comme s'il n'en était rien ! On sait, en effet, qu'en articulant des
groupes d'appartenance hétérogènes et des "groupes de besoin" homogènes,
le collège unique est vivable. Qu'ainsi les élèves y apprennent les règles du "vivre
ensemble" et sont pris en charge en fonction de leurs difficultés et
de leurs aspirations. Car l'hétérogénéité, dès lors qu'elle est encadrée
pédagogiquement, permet, comme sur le tatami de judo, de respecter et de faire
progresser chacun tout en construisant la loi commune.
Certes, la chose n'est
pas facile à organiser concrètement, mais il y a des chefs d'établissement et
des enseignants qui y parviennent. Il vaudrait mieux les mettre à contribution
plutôt que de leur expliquer que ce qu'ils font déjà est tout à fait
impossible ! Certes, on n'y arrivera pas du jour au lendemain, mais ce
n'est pas à toi que j'apprendrai l'importance des principes régulateurs
kantiens, si nécessaires pour guider l'action. Et que peut-on attendre d'un
ministre-philosophe, si ce n'est qu'il désigne et explicite ces principes
régulateurs ?
Il reste ensuite à former
les enseignants pour qu'ils les mettent en œuvre. Dans ce domaine, tu annonces
une "belle réforme" des instituts universitaires de formation
des maîtres. Vraisemblablement, il s'agit surtout d'augmenter, dans la deuxième
année d'IUFM, le temps de responsabilité des stagiaires dans les classes au
détriment de la formation dite théorique.
Il y a fort à parier que
cette réforme, si elle est appliquée, passera comme une lettre à la poste. Le
dossier est suffisamment technique pour ne pas mobiliser l'opinion et toutes
les enquêtes de satisfaction auprès des stagiaires vont dans le même
sens : "On s'ennuie à l'IUFM. On veut apprendre notre métier sur
le terrain !" Antienne reprise en chœur par beaucoup de tes
proches : "Du terrain ! Toujours du terrain ! Rien que
du terrain !"
D'abord, je me demande
comment tu peux faire confiance aussi aveuglément aux enquêtes de satisfaction.
Chacun sait que l'intérêt immédiat n'a rien à voir avec l'importance à long
terme. Si l'on faisait une enquête de satisfaction sur les sciences dans les
séries littéraires ou les lettres dans les séries scientifiques, il y a fort à
parier qu'on serait amené à en supprimer l'enseignement.
Ensuite, je suis
décontenancé par cette exaltation de "l'expérience". D'autant
plus que je dénonce moi-même, depuis plus de vingt ans, la totémisation des "méthodes
actives", du bricolage et de l'empirisme érigés en principes
d'apprentissage. Je crois, comme toi, que l'expérience sans modélisation est
aveugle et qu'elle ne peut, à elle seule, être un moyen de formation. C'est
bien, d'ailleurs, parce qu'on a perçu les limites du "C'est en forgeant
qu'on devient forgeron..." qu'on a, un jour, construit des écoles.
Et voilà que, s'agissant
de la formation des enseignants, ceux-là mêmes qui ne sont pas suspects de
sympathie pour l'éducation nouvelle en reprennent les slogans les plus
simplificateurs... et les plus critiqués par ceux qui la pratiquent
vraiment !
Entendons-nous
bien : je ne défends pas les IUFM tels qu'ils sont et je sais le chemin
qu'il nous reste à parcourir pour faire de ces institutions de véritables lieux
de formation professionnelle en alternance, sans infantiliser les stagiaires ni
les faire crouler sous des évaluations permanentes. Je sais qu'il nous faut
trouver des formules nouvelles pour mieux articuler les modèles théoriques à
l'analyse des pratiques. Et je suis certain qu'on peut utiliser, pour cela, le
mémoire professionnel, que toutes les formations professionnelles ont introduit
et que ta réforme rendra, de fait, irréalisable. Car plus de terrain, c'est
moins de temps pour la réflexion construite. Moins de réflexion, ce sont des
enseignants moins armés pour faire face aux élèves. Des enseignants moins
armés, ce sont des élèves plus démobilisés. Des élèves plus démobilisés, c'est
plus d'incivilité et de violence... Est-ce cela que nous voulons ?
La formation des
enseignants est, tu le dis souvent, un enjeu décisif : il nous faudra
attirer vers ce métier de plus en plus d'étudiants, trouver des moyens pour y
faire venir des adultes en reconversion ou en reprise d'études. Et, surtout,
les former au "métier réel". Ce qui exige de faire son deuil
de deux illusions : une "formation en chambre" faite sans
contact avec le terrain et, symétriquement, une "mise sur le
terrain" sans accompagnement formatif suffisant.
Tu fus, cher Luc, pendant
que Lionel Jospin était à Matignon, un prestigieux président du Conseil
national des programmes. Je suis, pour ma part, directeur d'un IUFM. Et je
souhaite pouvoir continuer à faire mon travail comme tu as continué, pendant la
cohabitation, à faire le tien. En fonctionnaire loyal. Mais sans renier mes
convictions ni compromettre l'avenir. Il ne tient qu'à toi que cela soit
possible. Comme il ne tient qu'à toi de mettre fin à mes fonctions.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU MONDE DU 24.01.03
